Au Ghana, les futurs journalistes font aussi du cinéma

En 20 ans, au Ghana, le nombre de chaînes de télévision a explosé. Les opportunités d’embauche se multiplient pour les aspirants comédiens, journalistes télé, scénaristes et monteurs. Nous avons rencontré des figures phares de la Accra Film School, où ils sont formés.


Rex-Anthony Annan, directeur de la Accra Film School : « À mesure que la technologie avance, il n’y a plus de réelle distinction entre le journalisme et le cinéma. »

Le secteur du journalisme ghanéen est plus prospère que jamais. « Il y a davantage d’emplois et il y en aura encore plus à l’avenir », affirme le directeur de la Accra Film School, Rex-Anthony Annan. Au début des années 2000, quand il a commencé dans le métier, trois chaînes de télévision existaient dans le pays. Aujourd’hui, elles sont une vingtaine, ouvrant des perspectives dans le secteur. Les réseaux sociaux surtout offrent des opportunités de revenus alternatifs et de moyens d’autopromotion. Grâce à ces nouveaux médias, les jeunes tournent des vidéos pour leur communauté et les postent sur leur propre chaîne.

Rex-Anthony Annan, directeur de la Accra Film School – © Marie Desrumaux

 

Il y a sept ans, Rex-Anthony Annan a décidé de créer une école à part pour pallier la « déconnexion » entre les savoir-faire des journalistes audiovisuels et des étudiants. Car les premiers ne sont pas formés aux réseaux sociaux et les seconds ont besoin d’apprendre les techniques de base de l’écriture. La spécificité de son établissement privé : les élèves étudient également les métiers du cinéma. « Désormais, si vous êtes journaliste, c’est facile de devenir réalisateur. Et si vous êtes réalisateur, c’est facile de devenir journaliste ! » s’enthousiasme le directeur.

Au commencement, l’école n’avait qu’un seul élève. Il est aujourd’hui réalisateur et possède son propre studio. Depuis, chaque année, la Accra Film School accueille entre 25 et 40 nouveaux étudiants pour un semestre à 1.300 cédis, soit environ 215 euros. « Après leur diplôme, ils travaillent dans les différentes chaînes de télé et de radio du pays. Certains sont monteurs, d’autres journalistes ou scénaristes. Je pense que notre objectif est atteint », se réjouit Rex-Anthony Annan.

Ama Krampah, ancienne étudiante et présentatrice télé : « Il y a beaucoup d’incertitudes, mais je vois se profiler un avenir radieux ! »

À 29 ans, Ama Krampah est journaliste pour Eclipse Broadcasting Network (EBN), une chaîne de télévision privée qui dépend de la Accra Film School. La présentation ne constitue pas son seul atout. Elle est également actrice. « Il faut voir ce métier comme une plateforme. Quand on mutualise ses compétences, on peut vraiment se faire connaître », explique-t-elle.

Ama Krampah, présentatrice sur EBN – © Marie Desrumaux

Après deux ans à la Accra Film School, elle est passée par la radio privée Joy FM, avant de rejoindre EBN. Le succès n’a pas été immédiat, mais elle gagne aujourd’hui suffisamment d’argent pour s’occuper seule de son fils et du reste de sa famille : « Au Ghana, pour réussir dans le journalisme, il faut savoir dégotter les opportunités. Si l’on est patient et que l’on fait de son mieux, on doit pouvoir gagner assez pour s’assurer un niveau de vie confortable… sans s’attendre à conduire une Lamborghini ! »

Au Ghana, il n’y a pas de méga stars du petit écran et les présentateurs télé ghanéens font partie de la classe moyenne aisée. Ama Krampah garde cependant la tête haute. D’ici deux à trois ans, elle espère gagner en visibilité: « Quand on prononcera le nom d’Ama Krampah, j’espère qu’on me connaîtra même en France, si Dieu le veut. »

Patrick Yaadar, professeur de réalisation : « Nous vieillissons. Il faut apprendre à la jeune génération ce que nous-mêmes avons appris. »

L’œil espiègle, Patrick Yaadar nous accueille, ses documentaires en toile de fond sur son ordinateur. Réalisateur, il enseigne le tournage et l’écriture de scénarios à la Accra Film School depuis six mois. Et il est plutôt fier de ses étudiants. « Ils s’adaptent, observe-t-il. L’industrie du film ghanéenne a connu de grands changements ces dernières années. Avant, c’était les cassettes VHS et le DVD qui dominaient. Aujourd’hui, les gens regardent des vidéos sur Internet. »

Patrick Yaadar, professeur à la Accra Film School – © Marie Desrumaux

Patrick Yaadar avertit toutefois les étudiants qui se prendraient trop au sérieux, trop vite. Aujourd’hui, il est plus facile de filmer, de monter et de faire connaître son travail. Il n’empêche, certaines techniques ne peuvent être apprises qu’avec un bon professeur.  « Vous pouvez regarder des tutorials sur YouTube pour apprendre à manier une caméra, admet le réalisateur. Par contre, la pratique, ça s’enseigne. »

Selon lui, ses étudiants pourront vivre de leur passion, néanmoins tous ne rencontreront pas forcément le succès escompté. Une question de talent et de réseau. « Dans ma classe, certains – peut-être un ou deux – sont très prometteurs, conclut le professeur. Mais la réussite dépend également de la chance qu’on a et des personnes qui nous entourent. »

Jennifer Mawuena, étudiante en présentation et en comédie : « Même si je ne viens pas d’une famille riche, j’ai confiance en l’avenir. »

Jennifer Mawuena – © Marie Desrumaux

A 20 ans, Jennifer Mawuena a une confiance en elle inébranlable. En janvier dernier, elle s’est inscrite dans le parcours « host » [présentation, ndlr] de la Accra Film School. Son objectif ultime : devenir présentatrice-actrice. Elle a déjà joué le rôle d’une junkie dans son projet de fin de semestre. Fière, elle ne se lasse pas de montrer cette performance. Mais elle se sent également journaliste. Pour elle, les deux métiers ne doivent pas être cloisonnés.

C’est pour cette raison qu’elle a choisi la Accra Film School. Il lui aura fallu trois ans pour récolter la somme nécessaire après sa sortie du lycée, soit 1.300 cedis par semestre. « Je voulais m’inscrire dans une école sérieuse, qui m’assure un poste dans une chaîne de télévision à la sortie », se souvient-elle. Comme sa camarade Ama Krampah, elle a de fortes chances d’y arriver, confie le directeur Rex-Anthony Annan : « Elle est l’un de nos meilleurs éléments. »

Les ambitions de Jennifer ne s’arrêtent pas là. Déjà, elle imagine une carrière à l’international. Nigeria, Inde, États-Unis… Rien ne lui fait peur. Il y a quelques jours, elle a passé un casting. « Les producteurs m’ont rappelée. Je commence à tourner ce mois de juillet », glisse-t-elle, le sourire aux lèvres. Sa mère, qui vend des fruits sur les marchés, elle non plus ne cache pas sa fierté.

Maud Le Rest

Photo de une : Jennifer Mawuena – © Marie Desrumaux

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